LIRE ABSOLUMENT POUR COMPRENDRE CE QU’EST LA PSYCHIATRIE

A LIRE ABSOLUMENT POUR COMPRENDRE CE QU’EST LA PSYCHIATRIE

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Article publié dans L’Information Psychiatrique, Revue Mensuelle des Psychiatres des Hôpitaux, vol. 72-718, n°8, octobre 1996, pp.811-822. (N° spécial: Le sort des malades mentaux pendant la Guerre 1939-1945).

Avec l’aimable autorisation du rédacteur en chef.

L’Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich:
la Question de l’eugénisme

Benoit MASSIN

« L’État national-socialiste est édifié sur la biologie »
Prof. Pohlisch (psychiatre-généticien), 1938.

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« Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain
avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant
sur sa dotation génétique (…). S’il ne réussit pas ces tests,
il perd son droit à la vie »
F. Crick, généticien, Prix Nobel de médecine 1962.

Aucun psychiatre n’a jamais été obligé de participer directement aux différentes actions d’euthanasie Les quatres actions principales furent: l’euthanasie des enfants, T4, « euthanasie sauvage » et « l’Action Brandt »..] Il ne s’agissait pas d’un « ordre » (Befehl) mais d’une « autorisation » (Ermächtigung) avec dotation de « pleins pouvoirs » (Vollmacht) [Mitscherlich & Mielke 1978: 13; Klee 1983: 306; Aly et al.1985: 19; Reform und Gewissen 1985: 24; Proctor 1988: 193.]. L’euthanasie de plus de plus de 150 000 patients allemands [* Nous ne parlons pas ici de l'assassinats des malades mentaux en Pologne et en URSS accomplis par les Einsatzgruppen (cf. Ebbinghaus & Preissler in Aussonderung und Tod 1985; Jaroszewski in Rapoport & Thom (éd.) 1989) mais seulement de l'euthanasie réalisée par des médecins, dans les frontières du "Reich allemand". L'opération T4, qui s'arrêta en août 1941, fit 70.200 victimes, l'euthanasie des enfants, environ 6000. L'euthanasie sauvage et l'action Brandt, du fait de leur aspect décentralisé et camouflé, sont plus difficiles à évaluer. Cependant, fin 1941, le nombre de lits "libérés atteignait 93.500, soit plus d'un patient psychiarique sur trois (Klee 1983: 340-41). Dans des régions comme Berlin et la province de Brandenburg, le nombre de patients encore vivants en 1945 représentait 16% du niveau de 1938 (2.579 contre 15.733), soit une mortalité de 84% (Huhn in Aly (éd.) 1989: 196). En Saxe, on passe de 9647 patients en janvier 1940, à 3262 en janvier 1945 (66%). Si l'on appliquait de tels quotients à l'ensemble de l'Allemagne (283.000 lits psychiatriques), on atteindrait entre 187.000 et 235.000 morts. Même en tenant compte des disparités régionales, de la réinsertion d'un certain nombre de malades grâce aux nouvelles approches thérapeutiques (electrochocs, etc.) et des patients renvoyés dans leur familles pour les protéger de l'euthanasie, le chiffre de 150 000 représente donc un minimum. ] put se dérouler sans difficuté sur le plan médical grâce à la collaboration, à l’adhésion ou à la tolérance de l’immense majorité des psychiatres – « tout à fait favorables aux mesures planifiées » – sans laquelle elle n’aurait pas été possible. Nombreux furent les scientifiques à se ruer sur les « matériaux humains » fournis par l’euthanasie [Presque toutes les facultés de médecine et plusieur instituts de recherche en neurologie et en psychiatrie, y compris les deux instituts les plus prestigieux - l'Institut Kaiser-Wilhelm de Recherche sur le Cerveau (Berlin) et l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique (Munich) - profitèrent de l'euthanasie pour se procurer des "matériaux" humains (des cerveaux) et pratiquer des expériences humaines (cf. Reform und Gewissen 1985).]. Par contre, les cas de résistance ouverte de la part des psychiatres au nom de la psychiatrie (et non des religieux) se comptent sur les doigts d’une main. Cette « médecine sans humanité » ne fut donc pas le fait de quelques SS sadiques, médecins marginaux et « pseudo-scientifiques » illuminés, mais compromet l’ensemble de la profession psychiatrique, « des psychiatres tout à fait normaux, habituels et représentatifs de leur science » [Siemen 1982: 8. L'expression "médecine sans humanité" est la traduction du titre du premier livre allemand sur les crimes médicaux sous le nazisme, cf. Mitscherlich & Mielke 1978 (1ère version: 1948).].

Des 360.000 stérilisations de malades « héréditaires » – qui dans 96% des cas concernaient des patients psychiatriques – à « l’euthanasie sauvage » des psychotiques jugés « incurables » et handicapés mentaux, laissée à la libre initiative des psychiatres dotés des pleins pouvoirs, en passant par la castration des homosexuels, la déportation des « asociaux », l’extermination des criminels et des Tziganes, les psychiatres furent massivement impliqués et jouèrent un rôle considérable dans la « biocratie » du IIIe Reich [L'expression "biocratie" vient de Lifton 1986: 17. Sur la législation eugéniste (stérilisation, mariage, avortement) et son application sous le nazisme, cf. Bock 1986 et Weingart-Kroll-Bayertz 1988; la légitimation scientifique de la loi, dont 6 maladies recensée sur 8 relevaient du secteur psychiatrique, fut principalement apportée par le Prof. Rüdin et ses collaborateurs de l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique (actuel Max-Planck Institut für Psychiatrie); la totalité ou presque des professeurs de psychiatrie siégeaient dans les "Tribunaux de santé héréditaire" décidant des stérilisations; l'un des principaux artisans de la loi sur le mariage fut le Prof. de psychiatrie Weygandt; la direction scientifique du "traitement" des homosexuels fut confiée à un psychiatre, le Dr. Rodenberg (ex-expert T4) (cf. Aussonderung und Tod 1987: 21 & Grau 1993); les "asociaux" et criminels doivent leur destin à la symbiose entre les services de police et les psychiatres généticiens spécialisés en "biologie criminelle" (cf. Feinderklärung 1988 & Ayass 1995); le responsable scientifique de l'extermination des Tziganes fut le pédo-psychiatre-généticien Dr. Dr. habil. méd. R. Ritter (cf. Hohmann 1991).] . Comme le montrent de nombreuses études régionales, ce qui nous semble les « cas extrêmes » de la « médecine nazie » s’intègrent sans heurt dans la « normalité psychiatrique », le « quotidien médical banal » (Alltägliche Medizin).

L’ampleur du phénomène – qui touche chaque hôpital psychiatrique, chaque université, chaque institut de recherche – permet de souligner, avec Benno Müller-Hill, qu’un tel degré de collusion ne pouvait pas être « uniquement le fruit de l’égarement de quelques individus, mais qu’il avait pour origine des défaillances de la psychiatrie (…) elle-même » [Müller-Hill 1989: 112.]. La dictature politique seule, pas plus que la psychopathologie de tel ou tel, ne suffit à expliquer tout ce qu’ont fait les psychiatres. Comme le fait remarquer B. Laufs, « le fondement potentiel du crime s’inscrivait dans la structure de la science, la participation directe au crime dans la décision des individus » [B. Laufs, in Hohendorf & Magull-Seltenreich (éd.) 1990: 248. ] Il est donc nécessaire de faire un retour en arrière sur l’histoire de la psychiatrie, de mettre en évidence les logiques qui, dans la structure de la « science psychiatrique normale », au sens kuhnien du terme, préparèrent le massacre médicalisé. La première question qui se pose alors, porte sur le rôle de l’eugénisme.

La question du rôle de l’eugénisme apparaît d’autant plus nécessaire à clarifier qu’il y a souvent, dans le contexte des débats actuels, amalgame polémique ou raccourci un peu trop rapide entre « eugénisme » et « euthanasie » – sans parler d’une confusion fréquente entre les deux termes. À cela s’ajoute un débat fort discret, entre historiens allemands, sur l’importance des liens entre ces deux pratiques [En particulier entre Weingart-Kroll-Bayertz 1988 d'une part et Schmuhl 1987 d'autre part. Dans Weingart et al, les auteurs ont tendance à détacher la problématique de l'euthanasie de celle de l'hygiène raciale, d'où un traitement assez rapide. Les trois auteurs considèrent en effet que "l'euthanasie n'avait guère de fonction dans les conceptions de l'hygiène raciale et la participation de ses principaux représentants est restée tout au plus individuelle" (Weingart-Kroll-Bayertz 1988: 135). Au contraire pour Schmuhl, la matrice idéologique de l'euthanasie découlait du paradigme eugéniste, ce qui explique que plus de la moitié de son ouvrage soit consacré à l'euthanasie (Schmuhl 1987: 356). ].

Cette méprise courante rend nécessaire de définir l’eugénisme (Eugenik) ou « hygiène raciale » (Rassenhygiene). Ploetz, le fondateur de l’hygiène raciale en Allemagne, la définit comme « la tentative de maintenir l’espèce en bonne santé et de perfectionner ses dispositions héréditaires » [A. Ploetz, Die Tüchtigkeit unserer Rasse und der Schutz der Schwachen, Berlin, 1895: 13.]. Concrètement, ne pouvant alors agir directement sur les variations du matériel génétique, comme le regrettait Ploetz en 1895 [A. Ploetz1895: 224-230.] (et comme on s’y prépare avec les thérapies géniques), il ne restait à l’eugénisme néo-darwinien que la possibilité d’agir sur l’autre variable de l’évolution: la sélection. L’eugénisme cherche donc à contrôler la reproduction afin de sélectionner les variations génétiques qui lui semblent favorables et éliminer avant même la fécondation (par interdiction de mariage ou stérilisation), ou après la fécondation (par avortement, voire infanticide), celles qui lui semblent défavorables. D’où ses autres synomymes allemands: Fortpflanzungshygiene (hygiène de la reproduction), Erbgesundheitslehre (étude de la santé héréditaire) et Erbpflege (entretien de l’hérédité).

Outre sa dimension idéologique militante et celle de thérapeutique collective appliquée, les plus visibles, l’eugénisme a besoin, pour s’instituer comme technique de gestion biologique de la société, de développer un corpus de savoir ad hoc et initie dès le départ (avec son fondateur Galton qui lance simultanément la biométrie) un programme de recherche scientifique. Peu à peu, les eugénistes ou « médecins de l’hérédité » (Erbärzte) provenant d’horizons divers se constituent, sur le plan académique, en une discipline autonome, consacrée à « l’étude de l’hérédité humaine » (menschliche Erblehre), dont la psychiatrie génétique (Erbpsychiatrie) forme une branche. Du point de vue de la recherche, les eugénistes universitaires des années 1930 sont l’équivalent (et les précurseurs) des généticiens humains actuels [D'ailleurs, les premières chaires de Humangenetik après 1945 en RFA furent confiées à d'ex-professeurs d'eugénisme, comme Lenz (Göttingen) et Verschuer (Münster), ou à leurs élèves, tels H. Schade (Düsseldorf), H. Grebe (Marburg), G. Koch (Erlangen), etc. Par exemple, l'ex-Prof. de biologie raciale W. Lehmann, de la Reichsuniversität de Strasbourg, dirigea de 1948 à 1975 l'Institut de Génétique Humaine de l'Université de Kiel. Cf. Kühl 1995: 213-14.]. Professionnellement, les eugénistes allemands se recrutent donc essentiellement chez les médecins. Trois disciplines médicales se révèlent particulièrement actives dans le mouvement eugéniste: les hygiénistes, les anthropologues anatomistes et les psychiatres.

Comparativement, la défense de l’euthanasie en Allemagne avant 1933 mobilise, sur le plan professionnel, surtout des juristes et des psychiatres. Les acteurs médicaux de l’euthanasie des années 1939-1945 sont essentiellement des psychiatres, des pédiatres et de très jeunes médecins « idéalistes » et sans spécialité. Professionnellement, le champ d’intersection entre eugénisme et euthanasie concerne donc en premier lieu la psychiatrie.

La conversion de la psychiatrie allemande à l’eugénisme
Une autre problématique: l’euthanasie
Les eugénistes contre l’euthanasie des « inférieurs »
Eugénisme et euthanasie des nouveaux-nés infirmes
Euthanasie et eugénisme: les liens personnels.
Les liens conceptuels entre l’eugénisme et l’euthanasie

Matérialisme cérébral et deshumanisation: Au-delà de ces prémisses conceptuelles, le passage de la psychiatrie allemande à l’euthanasie fut déterminé par un triple contexte allemand des années 1939-1945: contexte politique, contexte budgétaire et contexte de guerre.

Les psychiatres et biologistes au pouvoir

Le passage à l’acte des psychiatres allemands résulte ainsi de la conjonction d’une psychiatrie ultra-biologisante et deshumanisée par l’eugénisme, au service, non de l’individu, mais de la maximisation de l’efficacité nationale, d’une part, et du triple contexte de l’Allemagne nazie en guerre, d’autre part. Sans le nazisme, l’Allemagne se serait limitée à une législation eugéniste, réclamée par le corps médical et analogue à celle des États-Unis ou des pays scandinaves. Inversement, sans cette dimension bio-médicale, le nazisme ne se serait pas autant démarqué d’un fascisme à l’italienne (comparativement très bénin), du génocide archaïque à la turque contre les Arméniens, ou du goulag à la soviétique.

Nazisme et médecine eugéniste se sont mutuellement, modernisés, épaulés et radicalisés, dans un commun souci d’efficacité

Certes, sans ces technocrates médicaux, il y aurait eu les Einsatzgruppen, les fusillades de Juifs en masse et les camps de concentration [Camps de concentration (KZ), au nombre de 15 en 1942, où l'on mourrait d'épuisement par le travail, la malnutrition et les maladies qui en résultaient, comme dans les camps soviétiques des années 1918-1960 et les Laogai dans la Chine de Mao, par opposition aux camps d'extermination (Vernichtungslager) nazis (6 camps, à partir de décembre 1941) où les déportés pouvaient être immédiatement exterminés. Sur l'histoire des camps de concentration, cf. A. J. Kaminski, Konzentrationslager, 1896 bis Heute, Munich, Piper, 1990. Introduits par les colonisateurs espagnols contre la révolte de Cuba en 1896, puis les Britaniques contre les Boers en Afrique du Sud en 1900, établis pour la première fois sur le sol européen par Trotzky en 1918, sous le nom même de "camp de concentration" (konzentrazionnyje lagerja), ils servaient en URSS à interner aussi bien les femmes et les enfants des officiers tsaristes que les menchéviks, opposants politiques et "adversaires de classe". À la veille de la 2e Guerre mondiale, les goulags soviétiques renfermaient entre 5 et 8 millions de détenus avec une mortalité de 10% par an. ].

DachauMais sans l’euthanasie psychiatrique, il n’y aurait peut-être pas eu les chambres à gaz. Ce fut la contribution de la psychiatrie allemande et des techniciens de l’euthanasie de mettre en place les premières chambres à gaz et d’introduire les premières « sélections médicales » dans les camps de concentration

[Les premières Dachauchambres à gaz, au monoxyde de carbonne, furent mises en place pour l'euthanasie des malades mentaux lors de l'opération T4. Après "l'arrêt" d'août 1941, elles furent utilisées ainsi que leur personnel médical, pour l'opération "14f13" destinée à "nettoyer" les camps de concentration des improductifs. Ce sont les psychiatres et médecins experts de T4, comme Heyde, Nitsche, etc., qui firent les premières "sélections" dans les camps. Les trois premiers camps d'extermination des Juifs (Belzec, Sobibor et belzec camp d'exterminationTreblinka), furent mis en place grâce au know how technique acquis pendant l'euthanasie. Les directeurs des trois premiers camps d'extermination venaient d'ailleursbelzec camp d’extermination tous les trois de l'opération T4. Cf. Klee, "Von der 'T4' zur Judenvernichtung", in Aly 1989: 147-52; Schmuhl 1987: ('Euthanasie' und 'Endlösung') 240-60; U. D. Adam, "Les chambres à gaz", L'Allemagne nazie et la génocide juif, Colloque de l'EHESS, Paris, 1985: 236-61.].

Bibliographie LEM Necker / DISC Inserm – URL : http://infodoc.inserm.fr/ethique

L’Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich:
la Question de l’eugénisme

Benoit MASSIN

Euthanasie et eugénisme: les liens personnels. Des ponts existent donc entre l’eugénisme et l’euthanasie. En effet, si l’on suit la démarche inverse, on observe que, parmi la quinzaine de professeurs de psychiatrie et neurologie, servant comme experts dans l’opération d’euthanasie T4, la quasi-totalité adhérait, enseignait ou travaillait avant 1940 dans le cadre de l’eugénisme.

werner HeydeLe Prof. Werner Heyde, le premier directeur médical de l’opération T4, enseigne dès 1934, en sus de la psychiatrie, l’eugénisme à l’Université de Würzburg et co-dirige des thèses de doctorat de médecine en hygiène raciale, comme celle du jeune Dr. Endruweit (28 ans) qui officie dans un centre d’euthanasie T4 [ Heyde, dozent en 1932 et Prof. titulaire en 1939; T4 = euthanasie centralisée de 70 000 adultes par le gaz. À cela s'ajoute les autres "opérations". Au procès de Francfort de 1962, Heyde était accusé du meurtre de plus de 100 000 personnes (Klee 1986: 42). Klee 1986: 19-20, 118].. Le successeur de Heyde à la tête de l’opération T4, le Prof. Paul H. Nitsche, un psychiatre clinicien renommé, était déjà membre de la Société d’Hygiène Raciale en 1909 et co-fondateur l’année suivante de la Société d’Hygiène Raciale de Dresde [Klee 1983: 343; Fonds Ploetz, 5. Berichte der Internationalen Gesellschaft für Rassenhygiene. März1910-Februar 1910.; Weindling 1989: 144.]. Membre dirigeant de l’Association d’Hygiène Psychique et réformateur moderne de la psychiatrie asilaire combinée à une prophylaxie eugéniste sous Weimar, il prend la tête de la commission de recensement médico-génétique de la population (à visée eugéniste) au sein de l’Association allemande de psychiatrie en 1933 [Klee 1983: 349.]. Le Prof. Max de Crinis, Prof. Max de Crinis àMax de Crinis Cologne puis successeur de Bonhoeffer à la chaire de Berlin et à l’hôpital de la Charité, qui supervise, comme éminence grise, l’organisation de l’euthanasie, avait participé à Graz (Autriche) en 1927, à la fondation d’une société eugéniste [Lifton 1986: 120-21; Jasper 1991. La "Ligue de Travail pour la Généalogie Autrichienne". La branche locale de cette Ligue fusionne rapidement avec la Société eugéniste de Graz et, à l'échelle nationale, s'intègre à la "Ligue Allemande de Régénérescence du Peuple et de Génétique" (une société eugéniste concurrente de la Société d'Hygiène Raciale et qui fusionna avec celle-ci en 1931). Cf. Grenzfeste 1985: 74. ].

À l’Université de Bonn, le Prof. Kurt Pohlisch (1893-1955), titulaire de la chaire, dirige, en sus de la clinique, « l’Institut Rhénan de Recherche Génétique en Psychiatrie et Neurologie », ayant pour objectif de recherche affiché de servir la politique eugéniste. Outre la présidence de la Société d’Hygiène Raciale locale, Le Prof. Pohlisch représente, avec le Prof. Rüdin, les psychiatres eugénistes allemands au sein de la Fédération Internationale des Organisations Eugénistes [Weingart-Kroll-Bayertz 1988: 443; Kühl 1995: 201.]. Pohlisch est secondé depuis 1936 par Friedrich Panse (1899-1973), dozent en psychiatrie et neurologie et officiellement « chargé de cours en hygiène raciale » à la faculté de 1937 à 1945 pour les étudiants en médecine. Dès 1924, dans sa thèse de doctorat sur la psychose maniaco-dépressive, Panse souligne la « nécessité de recherches biogénétiques ». Sur les 60 articles psychiatriques qu’il publie entre 1924 et 1945, un quart porte sur des questions de psychiatrie génétique ou d’eugénisme, telles que l’étude statistique du taux de tares génétiques dans la population allemande ou les déterminants génétiques de pathologies neurologiques (comme la Chorée de Hutington). En 1942, Panse est nommé Prof. extraordinaire en « psychiatrie, neurologie et hygiène raciale ». Expert T4 comme Pohlisch, il siège depuis 1935 avec Pohlisch dans les cours d’appel de santé héréditaire (EGOG) de Berlin et Cologne, où sont tranché les jugements contestés des Tribunaux de Santé Héréditaire (EGG) décidant des stérilisations [ BDC, dossier Panse.].

Werner VillingerWerner Villinger (1887-1961), Prof. titulaire de psychiatrie et neurologie et directeur de la clinique neurologique universitaire de Breslau, sert, depuis 1937, comme expert dans un Tribunal de Santé Héréditaire (EEG & EGOG), et en 1941, comme expert T4. Pédo-psychiatre éminent, il s’interroge sur « l’entretien des enfants de moindre valeur biologique » et se penche sur la stérilisation des enfants de l’assistance publique et les jeunes psychopathes « difficiles à éduquer ». Formé par des psychiatres eugénistes, les Prof. Gaupp et Weygandt, Villinger commence à publier sur la « biologie criminelle » (les origines génétiques de la criminalité et les moyens médicaux de l’éradiquer) en 1929. De 1941 à 1945, il organise à l’université, avec deux autres professeurs de médecine, un séminaire d’hygiène raciale pour les étudiants en médecine et sert d’examinateur pour la discipline « hygiène raciale » [En 1941, le Prof. Villinger, "chrétien positif" jugé parfois trop "clérical" par ses confrères nazis, autorise un chercheur de l'université de Breslau travaillant sur l'hépatite à pratiquer des expériences humaine sur les patients "organiquement sains" de sa clinique neurologique. Cf. Schäfer in Bis endlich … 1991: 210, 218-19.].

Hans BerthaÀ Graz (Autriche), Hans Bertha, dozent de psychiatrie et neurologie, se charge du cours obligatoire « la génétique humaine comme fondements de l’hygiène raciale » pour les étudiants en médecine de 1938 à 1941 et siège dans l’EGG avant de participer à l’action T4 [ BDC, dossier Bertha; Klee 1986: 164, 319; Grenzfeste 1985: 77.]. Après le départ de Bertha pour Vienne où il dirigera finalement l’asile Wagner von Jauregg, le Prof. Otto Reisch, prend la relève du cours d’hygiène raciale. Autre expert de l’EGG et de T4, Reisch avait perdu en 1934 la direction de la clinique neurologique universitaire d’Innsbruck en raison de son engagement nazi et avait émigré en Allemagne à l’institut de Rüdin – haut lieu de la psychiatrie génétique et eugéniste [BDC, dossier Reisch; Grenzfeste 1985: 77.]. Le Prof. Carl Schneider **[À ne pas confondre avec Kurt Schneider, son successeur à la même chaire après 1945, directeur d'un département de l'Institut de Rüdin, qui n'a pas appartenu au NSDAP ni travaillé pour l'euthanasie. Pour plus de détail sur Carl Schneider, voir l'article de Hoffmann & B. Laufs dans le même dossier d'Informations Psychiatrique.] , titulaire de la chaire à Heidelberg, avait aussi travaillé un an à l’Institut Allemand de Recherche Psychiatrique de Rüdin. Partisan du mouvement de réforme de la psychiatrie sous Weimar, il rédige en 1930, avec Nitsche, un catalogue pour l’hygiène psychique d’orientation eugéniste . En 1933, il vante les mérites de la loi de stérilisation [Lifton 1986: 122; Bastian 1981: 79-80; Klee 1983: 40; Il lance à Heidelberg un important programme de recherche psychiatrique (15 millions de marks sur 15 ans) directement lié à l'euthanasie où il fait euthanasier les patients dès qu'il a besoin de disséquer leur cerveau (cf.Reform und Gewissen 1985: 51-63). Il se fait également envoyer de "'beaux' idiots" depuis l'Institut d'anatomie du notoire Prof. Hirt à Strasbourg (cf. Klee 1983: 398)].

Rudin.jpgNos informations sur les autres experts sont plus minces mais tout indique qu’ils adhéraient à l’eugénisme. Le pédo-psychiatre Hans Heinze (1896-1983), directeur de l’asile de Brandenburg-Görden et dozent de neurologie et psychiatrie à Université de Berlin, à la fois expert de T4 et superviseur de l’euthanasie des enfants, était considéré par Rüdin comme le « représentant de conceptions en hygiène raciale conscientes du but à atteindre » [ Klee 1986: 136-39, 171.]. Berthold Kihn, Prof. titulaire à Iéna, milite pour l’eugénisme en 1932. Friedrich Mauz, Prof. titulaire à l’université de Königsberg, se concentrait sur des questions de psychiatrie génétique, comme la disposition héréditaire à l’épilepsie, dans les années 1930 et devait vraisemblablement partager les idées eugénistes liées à l’époque à ce type de recherche. Il serait étonnant que le Prof. Erich Straub (Kiel), un « nazi furieux » qui se suicida avant Hitler, ne fut pas également partisan de l’eugénisme avant 1940, ce qui ferait un total de 100% de psychiatres eugénistes parmi les professeurs experts de l’opération T4.

Toutefois on constate immédiatement qu’il s’agit d’une condition nécessaire mais non suffisante. Comme nous l’avons déjà observé, on aurait aucun mal à trouver des psychiatres eugénistes qui s’y soit opposé. La majorité des eugénistes, en Allemagne avant 1933 et dans les autres pays après 1933, n’a jamais évolué jusqu’à l’euthanasie. Des pays démocratiques comme la Suède ou les États-Unis, qui avaient mis en place des lois de stérilisation eugénique, n’en sont jamais arrivés à l’euthanasie étatique. D’où l’importance du contexte allemand de 1939 à 1945. En même temps, comme le montre encore une fois le cas de l’eugéniste français A. Carrel – désireux de soulager la société du « poids énorme » des « déficients et des criminels » en euthanasiant les derniers [ A. Carrel, L'Homme cet inconnu, Plon, 1935 (livre de poche): 434-36. ]- il existe des liens indéniables entre la logique eugéniste et la logique de l’euthanasie au nom de l’intérêt collectif. Il convient donc de déterminer ces liens souterrains aussi bien que les éléments déterminants du contexte allemand.

L’Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich:
la Question de l’eugénisme

Benoit MASSIN

La conversion de la psychiatrie allemande à l’eugénisme

Emil Kraepelin

La psychiatrie allemande avait achevé sa conversion à l’eugénisme en 1933. Dès 1908, le Prof. E. Kraepelin (Munich), sans doute le psychiatre le plus important en Allemagne à l’époque, se rallie devant une assemblée de psychiatres au discours eugéniste et l’année suivante, il introduit dans la 8e édition de son célèbre traité de Psychiatrie – le manuel plus utilisé des étudiants à l’époque – les inquiétudes eugénistes au sujet de la civilisation qui « maintient en vie les inférieurs mentaux et les malades et leur permet le cas échéant de se reproduire » [ Schindler 1990: 34, 104.]. Il est suivi, avant 1914, par d’autres professeurs de psychiatrie, dont le Prof. A. Alzheimer (celui de la maladie d’Alzheimer), qui s’inscrivent à la Société d’Hygiène Raciale, créée par Ploetz en 1905 [Fonds Ploetz, Mitgliederliste 1913.].

Dans les années 1920, les psychiatres deviennent de plus en plus unanimes en faveur de l’eugénisme. Dans une allocution qu’il fait au congrès de 1925 de l’association des psychiatres allemands, le psychiatre eugéniste Robert Gaupp (1870-1953), professeur titulaire à l’Université de Tübingen depuis 1906 et co-éditeur de la Zeitschrift für die gesamte Neurologie und Psychiatrie, se fait acclamer par l’assemblée lorsqu’il recommande dans son discours de stériliser les criminels récidivistes et les retardés mentaux pour « épurer le peuple de ses éléments inférieurs » [ Le discours s'intitulait: "La stérilisation des malades et inférieurs mentaux et moraux". Bastian 1981: 75-77; Siemen 1982: 76-78; Schindler 1990: 107-108 Minderwertig signifie littéralement "de moindre valeur" ou "d'une valeur inférieure". Nous soulignons. N.d.A.]. Pendant la République de Weimar, l’enseignement de l’hygiène raciale se diffuse dans toutes les facultés de médecine allemandes et les psychiatres y apportent leur contribution. Par exemple, le Prof. de psychiatrie et neurologie A. Hübner (1878-1934), directeur de la clinique psychiatrique universitaire de Bonn et de l’asile provincial, co-éditeur des revues Archiv für Psychiatrie et Psychiatrisch-neurologische Wochenschrift, fait son cours en 1926 sur « la prévention de la reproduction des inférieurs ». [Günther 1982: 83].

Dans le domaine de la recherche, la génétique psychiatrique, lancée dans les années 1900-1910 par des psychiatres eugénistes en quête de fondements scientifiques, est exclusivement motivée par des préoccupations eugénistes. La Mecque de la recherche psychiatrique en Allemagne, l’ »Institut Allemand de Recherche Psychiatrique » (DFA) à Munich, centre mondialement réputé, fut fondé en 1917 par Kraepelin dans une perspective eugéniste [Siemen 1982: 80-81. P. Breggin parle à son sujet de "perhaps the most honored psychiatric research center in the world" (Toxic Psychiatry, New York, 1991: 102).]. Il est dirigé depuis 1931 par un eugéniste militant, le Prof. Ernst Rüdin (1874-1952), directeur auparavant du département de psychiatrie génétique et « the most respected genetic scientist in the field of psychiatry until the outbreak of World War II » [ P. Breggin, Toxic Psychiatry, New York, 1991: 102.]. Pionnier de l’approche génétique en psychiatrie, avec son étude de 1916 sur l’hérédité de la schizophrénie, ce psychiatre suisse se signale comme membre fondateur de la nouvelle Société d’Hygiène Raciale » de Ploetz en 1905 (puis membre du comité directeur jusqu’en 1933, date à laquelle il devient président) et co-éditeur de la revue eugéniste Archiv für Rassen- und Gesellschafts-Biologie (ARGB) depuis 1908 [Sur l'institut, cf. Weber 1991, sur Rüdin, cf. Weber 1992; Blasius 1991: 96. De 1933-35 à 1945, Rüdin préside à la fois la Société d'Hygiène Raciale et la Société des Neurologues et Psychiatres Allemands.* Aujourd'hui l'institut existe toujours, il s'appele Max-Planck-Institut für Psychiatrie, l'équivalent allemand du CNRS.] .

De même, la psychiatrie asilaire, avec sa composante la plus moderne et la plus réformatrice, incarnée par l’Association pour l’Hygiène Psychique fondée en 1925, se rallie à l’eugénisme. En lançant les soins ambulatoires, Kolb et ses partisans veulent associer l’ouverture des asiles à une stérilisation prophylactique. Les hommes-clés de l’Association, creuset de toutes les réformes de l’époque (ergothérapie, etc.), tels le Prof. R. Sommer et le Dr. H. Roemer, sont des eugénistes militants, membres de la première heure de la Société d’Hygiène Raciale [ Bastian 1981: 79-80; Jakobi-Chroust-Hamann 1989: 90-97; Reform und Gewissen 1989: 11, 13; Schindler 1990: ].

Globalement, on peut dire que la conversion de la psychiatrie allemande s’est déjà massivement opérée – dans les universités, dans les centres de recherche et dans les asiles – avant 1933. La conversion ne se limite en rien à une poignée d’activistes nazis, bien au contraire. Le célèbre Prof. E. Kretschmer (1888-1964), psychiatre anti-raciste dont la ligue des professeurs nazis (NSD-DB) estimait qu’il n’avait « jamais fait siennes les idées national-socialistes », militait depuis 1919 dans les rangs eugénistes [ BDC, dossier Kretschmer. En 1934, Kretschmer participe comme orateur au séminaire de formation sur la stérilisation organisé par Rüdin à Munich pour une centaine de directeurs d'asile. Il collabore ensuite au livre de Rüdin Génétique et Hygiène raciale dans l'État völkisch (1934). Cf. Weber 1992: 214-15. ]. Le Prof. Weygandt à Hambourg, dont le programme eugéniste s’avérait beaucoup plus radical que la législation nazie, fut révoqué après 1933 en raison de son appartenance au parti libéral de gauche DDP [Van den Bussche et al 1991: 1316-22; Ebbinghaus et al 1984: 30.]. L’eugénisme animait également des médecins qui durent émigrer après 1933 en raison de leurs origines juives, comme le célèbre Prof. de neurologie K. Goldstein, auteur d’un livre en faveur de l’hygiène raciale en 1913, ou le psychiatre F. Kallmann, partisan de stériliser 10% de la population allemande [Sur Kallmann, cf. Müller-Hill 1989: 23-24, 214; sur Kurt Goldstein, cf Massin 1996. Une fois émigré aux États-Unis, Kallmann continua de s'activer au sein de l'American Eugenics Society et fait l'éloge de la législation eugéniste nazie dans Eugenical News en 1938. Devenu Prof. de psychiatry à l'Université de Columbia et directeur de la recherche psychiatrique au New York State Psychiatric Institute, il devient l'un des psychiatres-généticiens les plus importants des États-Unis, auteur entre autres de "The Genetics of Schizophrenia" dans le célèbre manuel American Handbook of Psychiatry (1959) (cf. Breggin 1991: 102-103; Kühl 1995: 231). ]. Il n’y avait même plus débat sur le principe de l’eugénisme, mais seulement sur ses modalités d’application (stérilisation obligatoire ou volontaire, etc.). En 1932, la Ligue de l’Association des Médecins Allemands et le principal syndicat professionnel des médecins (Hartmannbund), réclament au gouvernement une loi de stérilisation [Siemen 1982: 73-74; 86-87.]

LEM Necker / DISC Inserm – URL : http://infodoc.inserm.fr/ethique